Chapitre 6

Samarcande

            Le crépuscule doré enlaçait Samarcande, drapant ses dômes turquoise et ses minarets dans une lumière surnaturelle. Les allées du marché, tortueuses et bourdonnantes d’activité, retentissaient des hurlements des marchands et des marchandes, des échanges en plusieurs langues et des cliquetis métalliques des artisans à l’ouvrage. Les effluves d’épices, de cuir tanné et de fruits mûrs flottaient dans l’air, mélangeant exotisme et effervescence.

Tandis qu’une foule animée se pressait autour de lui, Amatsu, sous les traits d’Amano Kagaseo, marchait d’un pas calme, mais assuré. Sa silhouette sombre contrastait avec les couleurs vives des étals et des vêtements des passants. Quiconque croisait son chemin semblait naturellement s’écarter, comme si une force invisible les repoussait. Les conversations s’interrompaient soudainement, les regards se détournaient, et une atmosphère tendue envahissait l’espace.

Il s’arrêta devant un étal rempli de soieries aux motifs complexes, effleurant délicatement le tissu de ses doigts. Il percevait des vibrations subtiles qui ne provenaient pas du marché, mais d’une énergie sous-jacente, d’un courant chaotique qu’il savait être lié à Morriganne. Elle était là, tout près.

Une lueur évanescente dans l’air attira soudainement son regard. Il eut un sourire en coin. Il savait qu’elle allait venir.

Morriganne observait le marché depuis une terrasse surplombante, cachée par les ombres changeantes des auvents. Elle avait échangé ses vêtements contemporains contre une robe fluide noire ornée de fils d’argent, qui capturaient la lumière du crépuscule. Ses longs cheveux, flamboyants et libres, tranchaient nettement avec son aspect sombre.

Elle l’observait intensément, ses yeux verts étincelants empreints à la fois de fureur et d’émerveillement. Amatsu représentait un mystère insondable pour elle, une force brutale qu’elle souhaitait dominer ou anéantir. Cependant, un doute grandissait en elle, amplifié par les mots de la gardienne.

Elle leva une main, et des filaments d’énergie chaotique commencèrent à se former autour de ses doigts, scintillant comme des éclats de verre. Ces filaments dansaient et tourbillonnaient, se regroupant pour former une sphère palpitante d’énergie brute. Elle prit une profonde inspiration avant de déclencher son attaque.

La sphère s’écrasa sur le sol devant Amatsu. Un choc silencieux et dévastateur s’ensuivit, renversant les étals et projetant dans les airs les tissus et les objets précieux. Une brume épaisse, chargée de particules lumineuses, enveloppa la scène, transformant le marché en un champ de bataille spectral.

Mais ce n’était que le début. Morriganne se mit à exécuter un rituel silencieux. Ses mains tracèrent des arcs précis dans l’air, dessinant des sigils complexes qui s’ancraient aux symboles gravés sur les tapis étalés autour d’eux. Les motifs colorés des tapis semblaient prendre vie, chaque boucle et arabesque vibrant d’une énergie propre.

— Samarcande constitue effectivement une mosaïque d’histoires et d’émotions, Amatsu ! lança-t-elle d’une voix tranchante. Mais tu es en train de te perdre dans son labyrinthe ! 

Les tapis commencèrent à se tordre et à onduler, comme animés par une volonté propre. Ils enroulèrent leurs motifs autour d’Amatsu pour former une cage mouvante de symboles chaotiques. Chaque sigil gravé semblait battre au rythme d’une vieille mélodie, un chant éthéré provenant des profondeurs de l’histoire de la ville.

Amatsu sentit la pression croître. Les tapis, nourris par les émotions concentrées de la ville, avaient évolué en un maillage complexe d’énergie mystique. Les émotions profondément ancrées dans les pierres et les murs du marché, telles que l’espoir, la trahison, l’amour et le désespoir, se mêlaient aux fils des tapis, formant un piège impossible à éviter.

Néanmoins, il n’était pas créature à se laisser enfermer. Il était le maître du chaos originel.

— Penses-tu vraiment que je ne pourrais pas retourner tes émotions contre toi, Morriganne ? lui dit-il, une lueur sombre dans les yeux.

Il ferma les yeux et tendit les bras, absorbant l’énergie émotionnelle des tapis, ainsi que celle du marché et des étals autour de lui, la transformant en une vague d’ombre pulsante. Les sigils commencèrent à se désagréger, chaque fragment retournant vers Morriganne comme une douleur amplifiée. Celle-ci fit un pas en arrière, rictus aux lèvres, tandis que sa propre détresse se confondait avec celle qu’elle avait invoquée.

Cependant Amatsu ne s’arrêta pas là. Il se redressa, tendant une main qui semblait attirer toute l’énergie chaotique environnante. Ses doigts se resserrèrent lentement, comme s’ils capturaient une substance invisible. Morriganne ressentit une douleur aiguë dans sa poitrine.

—  C’est fini, Morriganne ! chuchota-t-il d’une voix glaciale.

Elle étouffa, agrippant fermement sa poitrine, impuissante face à cette présence insaisissable qui la compressait. Les rayons entourant son corps perdirent progressivement d’intensité, tandis que ses ressources vitales se dissipaient, semblables à du sable balayé par un courant d’air.

Cependant, juste avant que les ténèbres ne l’engloutissent totalement, une lumière brillante jaillit, éblouissante et purificatrice. La gardienne apparut, sa silhouette éthérée diffusant une paix à la fois douce et inébranlable.

 — Cela suffit ! dit-elle d’une voix résonnante comme un carillon cosmique.

D’un geste fluide, elle brisa l’emprise d’Amatsu et enveloppa Morriganne dans une bulle de lumière. La douleur disparut instantanément, la laissant essoufflée, mais toujours fixée sur lui. Amatsu recula, ses prunelles sombres fixées sur la gardienne.

— Tu as interféré… Ce n’est pas ton rôle, gronda-t-il.

La gardienne le regarda droit dans les yeux, un léger sourire flottant sur ses traits presque humains.

— Et pourtant… me voilà. 

Elle se tourna vers Morriganne et inclina légèrement la tête, avant de lui dire, à voix basse.

— Parfois, ce n’est pas à nous de décider qui observe et qui agit. 

Son regard glissa de l’un à l’autre, sans jamais révéler pour qui elle s’exprimait.

— Nous nous reverrons, Morriganne, peut-être plus tôt que tu ne le crois ! dit-il.

Et avant qu’une réponse ne soit donnée, un éclat de lumière les emporta toutes les deux, laissant Amatsu seul au milieu du marché dévasté.

* * *

            La salle d’interrogatoire était plongée dans un silence absolu, uniquement perturbé par le léger ronronnement de la climatisation.

Dave, les poignets toujours entravés à la chaise métallique, fixait un point au-delà du plafond. La lumière vive ne laissait aucun refuge à l’ombre.

Tout à coup, une odeur inattendue se fit sentir : le parfum du tabac turc, épais et enveloppant, comme un écho d’un autre monde. Dave sourit presque contre son gré.

—  Vous fumez, mais vous ne vous montrez pas, murmura-t-il. Il ajouta dans un soupir —  C’est assez typique de votre part !

Personne n’osa parler. La présence était pourtant perceptible, flottant dans l’air électrique. Une chaise craqua légèrement, comme si on y avait posé son poids.

Dave ferma les yeux. Il crut entendre un son lointain, à mi-chemin entre un soupir et un sourire.

—  Parfois, ce n’est pas à nous de choisir qui regarde et qui agit. 

Il rouvrit ses yeux, mais il était seul. La chaleur disparut, l’odeur s’envola.

Il eut un frisson. Il esquissa presque un sourire, comme si quelqu’un partageait son secret.

Il murmura : « Samarcande, Les étals, les tapis… cette lumière persistante… »

Un rire étouffé résonna sur les murs impeccables. Puis Dave resta seul, sa silhouette frêle découpée dans l’éclat impitoyable du néon.