Des milliers de larmes sur le Mur

La Grande Muraille s’étendait sous un ciel plombé, ses pierres érodées par des siècles de vent et de sang. Chaque brique semblait encore suinter les prières inaudibles des peuples qui l’avaient bâtie pour se protéger de l’inconnu. Malgré tout, ils avaient échoué à tenir le chaos à distance.
Amano Kagaseo, silhouette taillée comme un mausolée ambulant, avec son trilby sombre, ses lunettes opaques et son costume Hugo Boss qui semblait absorber la lumière, se tenait immobile au sommet d’une section abandonnée. Sa présence imposante dominait l’espace, faisant hésiter même le vent à l’effleurer.
Son voyage jusqu’ici n’avait été qu’un fil noir tissé dans la chair de Tellure : des villages désertés, des hameaux repliés sur leurs croyances mourantes et des âmes désemparées par son ombre. À chacune de ses escales, il absorbait les craintes et les souvenirs, arrachant de minuscules étincelles de vie à ceux qu’il rencontrait. Quelques-uns, trop faibles, tombaient à terre, la bouche grande ouverte sur une prière adressée à personne. D’autres, agenouillés, lui offraient leur esprit, ignorant que, le faisant, ils nourrissaient l’insondable.
— Des milliers de larmes sur le mur…
Ces mots se mirent à rouler sur sa langue, accrochés à une mélodie inconnue. C’était comme une fissure sonore dans son esprit. Ce n’était pas une illusion, mais plutôt une invitation.
Chaque fois qu’un fragment de chanson émergeait dans son esprit, cela lui semblait plus qu’un simple souvenir collectif. Une carte se dessinait — un chemin immatériel brodé dans les vibrations mêmes du chaos.
Il déposa une main gantée sur les pierres glacées. Une vague de froid parcourut son bras. Derrière la rugosité de la roche, il entendit le battement d’un cœur collectif, mille voix qui murmuraient à l’unisson.
Des batailles anciennes. Des sacrifices. Des lèvres scellées sur des promesses trahies.
Et là, dans un couloir de sa conscience, d’autres paroles se glissèrent, parasitaires :
“If you survive till two thousand and five,
I hope you’re exceedingly thin…”[i]
Un sourire sans chaleur effleura ses lèvres. Des vestiges pop culturels, arrachés à quelque mémoire collective ? Ou un fil tendu vers lui par quelque chose — ou quelqu’un — qui connaissait ses failles ?
Puis la strophe changea, s’enracinant plus profondément, pulsant au même rythme que le vent entre les pierres :
“Those who came before me,
lived through their vocations,
from the past until completion,
they will turn away no more…”[ii]
Ces mots-là vibraient différemment. Comme s’ils l’arrachaient, un instant, à sa propre inertie. Ils ne venaient pas de Morriganne qui était trop brutale, et encore moins de la gardienne, qui était trop distante.
Non.
Quelqu’un d’autre tissait ces ondes, guidait ses pas.
Amano se redressa, l’averse commençant à marteler ses épaules. Le ciel s’ouvrait, déversant une pluie aigre et fine. Dans la flaque formée à ses pieds, son reflet se fragmentait déjà : mille visages, mille bouches ouvertes sur un cri silencieux.
— Des milliers de larmes sur le mur… répéta-t-il. Cette fois, sa voix n’était plus un écho, mais un constat.
Il inspira lentement, puis tourna son visage vers la brume avec laquelle la muraille s’effaçait dans l’infini.
— Montre-toi !
Sa voix fendit l’air comme une lame.
— Je sais que tu es là !
Rien ne bougea. Mais l’éclat presque ironique au coin de sa bouche disait qu’il savait : cette présence ‒ dissimulée derrière ces musiques ‒ tirait déjà ses fils.
Une sensation l’enveloppa, comme un souffle, une caresse. Invisible, insaisissable — pour l’instant.
Dans le tumulte de la pluie et des pierres, Amatsu sourit.
La partie commençait.
Avec des milliers de larmes sur le mur.
* * *
Morriganne, assise dans un recoin isolé de son club souterrain, fixait un écran holographique suspendu devant elle. Les flux de données défilaient en cascade, projetant sur ses traits une lueur bleutée qui accentuait la dureté de son regard. Autour d’elle, les murs suintants, tapissés de glyphes vivants, pulsaient faiblement sous l’effet des incantations résiduelles. Des câbles serpentins, presque organiques, diffusaient un bourdonnement grave, comme un chœur mécanique au repos.
Elle revoyait mentalement chacune des étapes de son combat contre Amatsu. Pourquoi avait-elle échoué ?
Ses doigts effleurèrent l’interface. Les rapports de ses drones apparurent, en volutes translucides. Dans chaque projection, Amatsu se tenait là, une ombre noire, indestructible, imperturbable, marchant dans la vallée après avoir dissipé son attaque.
— Prétentieux ! Sa voix résonna, grave, imprégnée de ressentiment. Elle balaya d’un geste impétueux les images qui flottaient dans l’air. — Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne se trahisse…
Un souffle imperceptible remplit la pièce, comme une présence invisible. Elle frissonna, sans oser se tourner.
— Tu es revenue.
Une silhouette se dessina lentement dans l’obscurité la plus profonde. La lumière vacilla. Les runes sur les murs s’éteignirent, comme effrayées.
La gardienne apparut, son contour flottant entre le tangible et l’immatériel. Son visage vacilla, ses traits masculins et féminins s’entremêlant avant de se fixer sur une silhouette féminine, les yeux cachés par des ombres.
— Morriganne ! prononça-t-elle enfin, sa voix calme, mais empreinte d’un poids ancien. Pourquoi es-tu toujours si prompte à déformer la réalité ?
Morriganne se leva, croisant les bras, son aura rougeoyante s’échappant lentement de ses doigts.
— Prompte ? J’appellerais ça de l’initiative ! Ce que toi et tes semblables avez oublié depuis des millénaires !
La gardienne inclina la tête, comme si elle humait un parfum invisible. Ses yeux semblaient traverser Morriganne sans la regarder vraiment.
— Nous avons cessé d’influer sur les trajectoires humaines. Les observer est une charge suffisante. Ton acharnement contre Amatsu fracture un équilibre déjà à l’agonie.
Un rire rauque, plus perçant qu’une lame de métal, émana de Morriganne.
— L’équilibre ? Regarde ces murs ! Regarde le monde ! Votre équilibre n’est qu’un cadavre que vous maintenez en vie artificiellement. Le chaos est partout, et tu oses encore me sermonner ?
La gardienne resta silencieuse. Un frisson parcourut sa forme, comme une onde traversant un lac de mercure. Elle reprit ensuite la parole, chaque phrase évoquant une note d’orgue.
— Le chaos se nourrit de tes morsures, Morriganne. En forçant la vague, tu l’alimentes. Et tu sais que quelque chose d’autre l’attise déjà.
Un froncement de sourcils, à peine perceptible, se dessina dans les yeux de Morriganne.
— Quelque chose d’autre… ?
La gardienne ne répondit pas directement. Elle devint de plus en plus vague, puis se redéfinit. Un écho, comme un chuchotement, sembla flotter derrière elle. C’était une trace de la présence d’une autre personne, insaisissable, mais persistante.
Un battement de cœur. Un silence presque liquide. La gardienne s’avança, si près que Morriganne crut sentir un froid pénétrer ses os.
‒ Persiste… mais ne compte pas sur notre aide pour te rattraper.
Sans ajouter un mot de plus, la gardienne recula, se fondant progressivement dans la trame mobile des symboles sur les murs. Elle disparut comme une idée qu’on essaie d’effacer de sa mémoire, mais dont l’écho persiste.
Morriganne demeura seule, son regard ardent fixé sur l’écran holographique où l’image d’Amatsu se transforma en un flou instable. Une colère profonde commença à bouillir sous sa peau, mais une pensée insidieuse, comme un serpent, se faufilait dans ses tempes.
Ses doigts glissèrent sur l’écran, faisant disparaître les projections dans un éclair de lumière glaciale.
Un rictus félin étira ses lèvres, illuminé par un éclat de folie.
— Très bien… Si vous craignez le chaos… laissez-moi vous montrer ce qu’une imprudente peut faire.
* * *
La lumière crue de la salle d’interrogatoire semblait avaler tout contraste, ne laissant qu’un vide froid et clinique. Dave, toujours attaché à sa chaise, fixait un point invisible devant lui, perdu dans ses pensées. L’interrogatrice, debout près du bureau rempli de documents, le scrutait attentivement.
— Alors, Dave, commença-t-elle enfin, sa voix délibérément neutre. — Vous dites que ce qu’il fait n’est pas intentionnel. Mais que se passera-t-il quand il décidera d’agir ?
Dave ferma les yeux un instant, comme pour se donner le temps de peser chaque mot.
— Vous ne comprenez toujours pas, n’est-ce pas ? Il n’agit pas comme nous. Ce que vous appelez intention, pour lui, c’est… instinctif. C’est une résonance avec sa nature profonde et ses besoins.
Elle se pencha légèrement sur la table, les bras croisés.
— Instinctives ou non, les conséquences sont bien réelles. Regardez Kokyo. Les morts. Les disparitions. Vous pouvez vraiment dire que tout cela est un simple sous-produit ?
Dave esquissa un léger sourire ironique.
— Ce ne sont pas des disparitions. Ce sont des… transformations. Leurs âmes, leurs émotions… elles se fondent avec lui. C’est comme si une partie d’eux restait en lui. Une part infime, certes, mais une part tout de même… D’une certaine manière.
Un frisson imperceptible traversa le visage de l’interrogatrice, mais elle le cacha rapidement.
— Et vous ? Pourquoi êtes-vous encore entier ? Pourquoi n’avez-vous pas été… transformé ?
Dave ouvrit les yeux, et, pour la première fois, un éclat de défi brilla dans son regard.
— Peut-être parce que je ne le crains pas. Ou bien qu’il ne me craigne pas.
Un profond silence s’établit. Elle détourna légèrement la tête, feuilletant les pages devant elle, mais ses gestes trahissaient une nervosité grandissante.
— Selon vous, qui est Amatsu ? Quel être mystérieux se cache derrière ce nom ?
Dave inclina doucement la tête, son visage arborant maintenant un rictus. Lorsqu’il parla, sa voix était douce, presque un murmure.
— Ce que vous percevez, ce que vous tentez de comprendre… ce n’est qu’une illusion. L’ombre d’une vérité que vous n’êtes pas encore prête à affronter. Amatsu n’est pas un être. C’est une énergie, une mémoire. Il a existé avant toute chose… il existera toujours, même lorsque tout aura disparu !
L’interrogatrice sembla hésiter. Elle effleura du bout des doigts le rebord de la table, comme pour chercher un appui. Puis, reprenant avec plus de vigueur, elle demanda :
— Une mémoire, une force, une ombre… Peut-être, oui… Mais vous, Dave, est-ce que vous existez réellement ?
Dave releva lentement la tête. Ses yeux étaient à la fois fatigués et perçants, comme si, au-delà de la salle, il voyait au-delà de l’instant présent.
— Réel ? — Il ricana doucement. — Je ne suis peut-être qu’un touriste, un observateur… ou un reflet ?
Elle resta coite, perplexe, entre l’incrédulité et l’agacement. Dave, quant à lui, s’appuya contre le dossier de sa chaise, son sourire s’étirant légèrement.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? lui demanda-t-il.
— Je veux connaître la vérité sur Samarcande ! répondit‒elle, en quittant la pièce, les talons de ses escarpins claquant au sol.
Dans le corridor, l’écho de sa propre démarche lui procura presque un sentiment de réconfort.
Elle revécut mentalement chacun des éléments de ses réponses : les mots qu’il avait prononcés, ceux qu’il avait omis… ce qu’il croyait avoir vécu.
Elle devait comprendre quel lien l’unissait à Amatsu.
Cela n’était pas prévu.
En réalité, tout ce qui s’était passé, qui se passait et qui se passerait encore n’entrait pas dans ses plans.
Et elle détestait l’imprévu !
Pour découvrir la vérité, elle savait qu’elle allait devoir mentir à nouveau.
Cela ne la dérangeait pas.
La fin justifiait toujours les moyens !
[i] Point Me at the Sky ‒ Think Floyd (Pink Floyd sur Terre)
[ii] Blue Monday ‒ New Disorder ‒ (New Order sur Terre)
