Bon Baiser du Nihon

Au fond de la vallée, la neige craquait encore sous les semelles d’Amano. Le sanctuaire disparaissait, derrière lui, dans une brume épaisse.
Plus bas, des lanternes de pierre jalonnaient un chemin. Des bannières votives claquaient faiblement, sous le vent glacial. Dans l’obscurité, on percevait le fracas de la mer, qui rappelait que, dans cet endroit, tout était façonné par l’eau et la cendre.
Amatsu, sous son masque d’Amano, avançait. Son esprit oscillait entre lucidité et visions parasites. Il percevait déjà l’écho d’une dissonance. Une faille. Un courant gravitationnel étrange.
— Ils vont venir. Elle va venir…
Il leva les yeux vers la cime des pins. Les branches oscillaient, mais pas dans le sens du vent. L’air vibrait, comme pris de vertige.
Puis le choc vint.
Un grain subtil issu d’une onde gravitationnelle, surgissant du néant et frappant son corps à demi stabilisé. La neige s’éleva, puis se pulvérisa en gerbes cristallines. Le sol craqua sous ses pieds. Des rochers arrachés à la montagne s’élevèrent dans les airs avant d’exploser dans un fracas tellurique.
Amano plissa les yeux. Derrière la déchirure du paysage, il crut apercevoir un voile translucide. Il y vit une silhouette, rousse et serpentine, entourée de symboles géométriques mouvants.
Morriganne !
Elle n’avait pas encore révélé toute sa puissance. Mais son empreinte fractale imprégnait l’espace.
… Set the Controls for the Heart of the Sun…
Une strophe de Think Floyd traversa sa mémoire comme un fragment volé. S’agissait-il d’un message ou d’une moquerie ? Il serra son poing plus fort, tenta de s’enfoncer dans le sol. Cependant, l’onde gravitationnelle tirait déjà sur lui, arrachant les racines qu’il essayait de rétablir.
Il perçut sa substance se fissurer. Sa substance oscillait entre celle du guerrier ancien et de l’ombre cosmique.
— Ridicule… Cette gravité inversée… Ce n’est pas son style habituel. Elle veut me projeter hors de ce monde ?
Il enfonça ses mains dans la neige fondante, la teintant d’une encre noire tourbillonnante. Un torrent de chaos brut déferla, brisant l’attraction terrestre qui l’entourait. L’air se remplit d’électricité statique ; les pins craquèrent comme du verre sous la pression.
* * *
Morriganne fronça les sourcils. Sa lumière était semblable à celle du couchant, teintée de tristesse.
— Plus résistant que je ne l’imaginais, souffla-t-elle, sa voix perdue dans la faille.
Elle voulut forcer le passage. Ses doigts tissèrent un nouveau réseau de sigils. Chacun d’eux vibrait d’un écho dissonant. Cependant, une présence émergea derrière elle.
Une main ou l’ombre d’une main frôlèrent sa nuque.
— Morriganne !
Elle fit volte-face, et la fissure vibra comme une corde sur le point de se rompre.
Dans cet espace fractal où le temps n’avait plus de prise, la gardienne se dressa, ses contours oscillants entre le féminin et l’éthéré. Sa voix, qui était à la fois un chant et un murmure, résonna sans écho.
— Tu joues encore à tes rituels d’enfant. Tu crois canaliser le chaos, Morriganne ? Tu n’en es qu’un vecteur !
Morriganne montra des signes d’irritation et ses cheveux flottèrent autour d’elle comme un halo de flammes. Elle avança, ses sigils oscillant entre solidité et fluidité numérique.
— Gardienne, es-tu venue pour me gêner une fois de plus ? Regarde-le ! Il absorbe des énergies qui le transformeront en une menace encore plus redoutable !
La gardienne resta impassible. Des lambeaux de lumière se repliaient autour d’elle, comme les pages d’un livre brûlé.
— Amatsu est plus qu’un simple fléau. C’est un reflet de ce que vous êtes devenus, des créatures dépendantes du chaos que vous essayez de contrôler.
Morriganne serra fermement le cristal entre ses doigts. On entendit alors un grincement : le noyau gravitationnel allait bientôt s’écrouler.
— Assez de tes paraboles ! Il doit disparaître.
La gardienne esquissa un sourire, un sourire rempli de pitié froide.
— Tu te trompes de cible, Morriganne. Et tu le sais.
Tout autour d’elles, un paysage de pins couverts de neige, de torii brisé et de fractales se superposa. Le nexus instable se referma en un battement d’aile d’oiseau.
Plus loin, Amano, libéré de l’emprise gravitationnelle, reprit son souffle. Il regarda les dernières particules lumineuses flotter autour de lui. Ses bottes creusèrent la neige noircie par les échos du combat.
— Morriganne… Et une gardienne… Ils me croient encore fragile. Ils oublient que je suis le Chaos !
Il se redressa, l’ombre de son Trilby masquant ses yeux flamboyants.
— Nihon… Bon baiser !
Son rire, presque humain, s’évanouit dans la nuit.
* * *
Les rues de Kokyo, la capitale du Nihon, étaient baignées dans la lumière glaciale des néons et ressemblaient aux artères pulsantes d’une bête insatiable. Un flot continu de rumeurs, de trafics et de respirations humides glissait le long des murs couverts de symboles ésotériques et de publicités interactives.
Sous cette chair cybernétique, la ville battait comme un cœur malade.
Amano Kagaseo se déplaçait lentement dans ce dédale urbain, mais sa présence imposante était perceptible comme une enclume posée sur la nuque de ceux qui le croisaient.
Trois jours plus tôt, il était apparu en plein centre-ville, surgissant comme une hallucination dans un karaoké miteux où des yakuzas se réunissaient pour célébrer un deal. Il ne leur avait rien dit, il s’était simplement tenu là, près de la porte, fumant une cigarette, avec un sourire presque empli de compassion.
Quand il fut parti, ils étaient tous à genoux, la bouche ouverte sur un nom qu’ils ne comprenaient pas. Aucun d’entre eux n’avait survécu à la nuit, leurs visages figés dans un masque d’effroi indicible.
Dès lors, son surnom avait couru dans les rues : Le Faiseur de rois. Un titre chuchoté avec une fièvre mêlée de fascination et de terreur. Les petites frappes, les informateurs, les chefs de clans, tous se passaient le mot. Certains prétendaient l’avoir vu négocier avec des ombres, des esprits. D’autres affirmaient qu’il échangeait des âmes perdues contre un simple contact, laissant derrière lui des corps glacés, mais des rêves ardents.
Selon Amano, ces morts étaient inévitables. Chaque contact avec les humains réveillait chez eux une faille : des craintes ancestrales, des pulsions interdites, des souvenirs enfouis… Et lui assimilait tout. Mémoires, désirs, remords. Tout cela devenait une force vitale qui, ironiquement, nourrissait sa propre humanité et le laissait marcher sur Tellure sans se fondre en elle.
Certains soirs, il se tenait sur le toit d’un love-hôtel abandonné, contemplant la mer d’enseignes clignotantes. Des rumeurs montaient jusqu’à lui, comme un murmure qu’il filtrait machinalement.
Il savait qu’ailleurs, plus à l’ouest, une autre ville l’attendait déjà : Moskeva. La Cyber-Rome, la vraie arène où il pourrait s’imposer parmi les seigneurs de l’ombre.
Kokyo n’était qu’un champ d’entraînement — une première goutte de chaos injectée dans les veines du crime organisé mondial.
Ce soir-là, Amano prit la décision de quitter la ville sans se retourner, laissant derrière lui un mystère intrigant. Cinquante membres d’un clan yakuza furent découverts morts, tous portant la même expression de stupeur sur leur visage et ayant succombé au même moment. Une enquête fut ouverte, mais elle ne révéla rien de concluant.
On ne vit que le drapeau noir de son manteau qui flottait derrière lui, pendant qu’il s’éloignait de la ville. L’objectif de son voyage était flou, mais son instinct le guidait. Chaque pas qu’il posait était empreint d’une prescience, d’une connexion au tissu fragile de ce monde, qui le menaçait autant qu’il le fascinait.
* * *
— Alors, c’était lui ? Amano ? La voix de l’interrogatrice était posée, mais son regard trahissait une impatience qu’elle ne pouvait cacher.
Dave, attaché à cette chaise froide, esquissa un faible sourire.
— L’étiquette n’a pas d’importance. Vous pouvez l’appeler comme vous voulez, mais ce qu’il est… vous n’êtes pas prête à le comprendre.
Elle ne réagit pas à sa provocation. D’un geste, elle ajusta les documents devant elle, des images floues de Kokyo et des rapports sur les victimes.
— Vous êtes convaincu que ses actes ne sont pas dirigés contre nous ? Que ces morts ne sont qu’un sous-produit de sa présence… accidentel ?
Dave ferma les yeux un instant, comme pour chercher ses mots.
— Il n’agissait pas par haine. Pas encore…. Ce que vous avez vu, c’est le chaos qui résonne avec le nôtre. Quand il marche, il éveille ce qu’on tente d’enfouir. Et pour certains… ça les brise.
Un silence lourd s’installa. L’interrogatrice l’observa, scrutant chaque muscle de son visage, chaque tremblement imperceptible.
— Et vous ? Pourquoi n’avez-vous pas succombé ? Pourquoi êtes-vous encore là ?
Dave ouvrit les yeux, un éclat presque moqueur dans le regard et dit sans trop y réfléchir :
— Peut-être que je suis plus proche de lui que vous ne le pensez. Peut-être…
Elle resta immobile, réfléchissant à cette réponse ambiguë. Puis, elle se redressa, refermant son dossier avec une décision ferme.
— Nous verrons. Cela suffira pour aujourd’hui !
Elle quitta la pièce, laissant Dave seul dans la lumière crue. Un sourire fugace passa sur son visage.
— Plus proche que vous ne le pensez ? Dave s’interrogea, ne sachant d’où lui venait cette idée, aussi soudaine qu’étrangement familière.
