Les Vents du Chaos

Tandis qu’Amano se régénérait dans l’ombre, se nourrissant lentement des flux chaotiques, une autre entité tissait déjà ses propres filaments dans la nuit technologique de Moskeva, la Cyber-Rome. Une ville éclairée de néons, de vapeurs métalliques et d’extases virtuelles où se mêlaient rites païens et réseaux fractals. Ici, la frontière entre l’ancien et l’hypermoderne n’existait plus : tout n’était qu’un immense autel vibrant au rythme des basses industrielles et des prières codées.
Morriganne, dissimulée dans un club souterrain, sous les entrailles de la ville, observait les masses dansantes depuis un balcon étroit drapé de soie noire. Ses yeux, d’un vert phosphorescent, brillaient comme deux lames dans la pénombre. Autour d’elle, la foule se mouvait, possédée par les beats binaires et les lumières stroboscopiques.
Ses cheveux, roux comme un feu vivant, tombaient en boucles sauvages sur ses épaules. Elle était belle et terrifiante, captivante comme une déesse oubliée. Son corps, drapé d’une robe de soie incrustée de runes lumineuses, vibrait en écho à la musique, à la ferveur collective.
Morriganne, moitié Titanide, moitié humaine, avait dépassé le stade de simple sorcière. Elle s’était élevée au rang de haute prêtresse dans un monastère techno-occultiste, devenant une figure légendaire pour cette jeunesse cyberpunk.
Elle avait traversé les âges sous mille visages : guerrière celtique, amante de Merlin, ombre sur les champs de bataille nordiques, déesse des mers pour des pêcheurs désespérés… Aujourd’hui, elle était la Cyber-Sorcière.
Au cœur du club, un groupe d’initiés arborait des implants lumineux sur le front. Des bribes de données flottaient entre eux, tissées dans une danse hypnotique. Des sigils[i] mouvants, tracés avec une encre de carbone intelligent.
Elle leva la main. Les battements s’arrêtèrent d’un coup — silence absolu. Même les respirations se suspendirent.
Elle ferma les yeux. Dans sa paume, un cristal émeraude pulsa d’une lueur fractale, répercutant ses pensées à travers les circuits.
— Amatsu est éveillé, murmura-t-elle, sa voix à peine audible, mais répercutée dans les implants de ses fidèles. — Il ignore encore les règles de notre monde. Il pense détenir la clé du chaos.
Elle rouvrit les yeux, un sourire carnassier sur ses lèvres peintes de noir.
— C’est à nous de les lui enseigner.
Son esprit plongea dans le réseau. Elle se connecta à une trame fractale, mélange de magie runique et de data-analyse mystique. Des formules anciennes y côtoyaient des algorithmes auto-répliquant. Chaque symbole vibrait, résonnant avec le subconscient collectif de la foule.
Des bruits, presque des chuchotements ASMR[ii], montèrent du sol comme un écho de la réalité altérée qu’elle appelait à elle. Parmi eux, une phrase s’imposa à son esprit, frémissante :
… Set the controls for the heart of the sun…[iii]
Un frisson lui parcourut l’échine. Morriganne ouvrit grand ses bras au-dessus de la foule. Les corps se tordirent, parcourus de décharges électromagnétiques. La sueur et les larmes se mêlaient à l’huile des machines. La scène ressemblait à une orgie païenne, transfigurée en bacchanale cybernétique ou fusionnaient câbles et chairs.
Elle sentit une résistance. Une essence lointaine, sombre, lourde. Amatsu. Elle savait qu’il percevait son appel et qu’il se préparait à riposter.
Elle parla à mi-voix, ses mots se perdant dans les flux numériques :
— Viens à moi, seigneur du chaos. Viens goûter à ce monde qui n’est plus le tien. J’ai attendu chaque cycle de la Lune, chaque effondrement d’empire, pour ce moment précis.
Des filaments d’énergie gravitationnelle se déployèrent depuis ses bras, s’entortillant comme des serpents luminescents. Morriganne n’était plus seulement une prêtresse : elle devenait la marionnettiste d’une force qui dépassait l’entendement humain.
